Edito : Quand l’éthique de la conviction n’exclut pas l’éthique de la responsabilité
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mise en ligne : mercredi 2 mars 2005
Comment ne pas évoquer le cas Dieudonné, alors que celui vient non seulement de nous resservir son plat réchauffé du complot sioniste visant à dominer le monde et à empêcher toute évocation de la déportation et de l’esclavage des Noirs pendant des siècles, mais qu’il fait, comme l’éditorialiste du Monde 2 le précise, sauter l’interdit négationniste en parlant de "pornographie mémorielle" à propos de la mémoire du génocide. Dans cette affaire, ce qui intéresse l’observateur du conflit israélo-palestinien ainsi que les militants soutenant les Israéliens actifs dans le combat pour la paix, c’est bien évidemment la méthode utilisée par Dieudonné pour assurer sa défense en ce qui concerne l’expression pornographie mémorielle. Il attribue la paternité de celle-ci à une historienne israélienne, Idith Zertal, auteur d’un livre sur la Shoah dans la mémoire collective israélienne, La Nation et la mort, la Shoah dans le discours et la politique d’Israël. Bien évidemment, il ne fait que la citer. La réaction de la principale intéressée ne s’est pas fait attendre. Dans un entretien accordé au Monde, elle trouve honteux qu’on ait utilisé un livre sérieux, à lire sérieusement, à des fins douteuses. De plus, Idith Zertal s’empresse d’ajouter qu’elle n’a jamais eu recours à l’expression pornographie mémorielle que lui attribue Dieudonné. Elle n’existe nulle part, ni dans la version française, ni dans la version anglaise, ni dans la version originale, insiste l’historienne israélienne. Dans un autre entretien qu’elle accorde cette fois-ci au quotidien Libération, Idith Zertal met le doigt sur un problème récurrent auquel sont confrontés les journalistes, les universitaires et les intellectuels israéliens : l’exploitation détournée de leurs propos. Dieudonné emprunte la voie déjà empruntée par nombre d’antisémites, toujours et partout : recruter des Juifs afin de délégitimer et d’étayer leurs propres calomnies, déclare Idith Zertal. Ce problème n’est pas neuf. Il se pose effectivement depuis la publication dès la fin des années quatre-vingts des travaux des nouveaux historiens et des controverses passionnées qu’ils ont suscitées. En revisitant le récit officiel de l’histoire ainsi que ses aspects apologétiques et en remettant en cause certaines certitudes bien ancrées dans la mémoire collective, la controverse des nouveaux historiens s’est très vite transformé en un débat sur la reformulation de cette mémoire mais a aussi suscité une nouvelle compréhension de l’histoire, aboutissant elle-même à de nouveaux comportements et à une redéfinition de l’identité israélienne. Malheureusement, comme l’illustre parfaitement l’affaire Dieudonné, ces travaux et ces débats risquent de nourrir les ennemis d’Israël en donnant des arguments à leur propagande haineuse contre le sionisme et Israël. Faut-il donc taire toute critique de la politique présente ou passée d’Israël pour sortir cet écueil ? Non. En revanche, il faut absolument prendre conscience qu’en abordant ces thèmes, on entre dans une sphère où ce que Max Weber appelle l’éthique de la conviction et l’éthique de la responsabilité ne peuvent être dissociées, alors que ces deux notions sont généralement distinguées. En effet, l’intellectuel suit l’éthique de la conviction qui le conduit à agir selon ses principes. L’éthique de la responsabilité s’impose à l’homme politique qui doit prendre en compte les conséquences de ses actes en donnant la priorité à l’adéquation des moyens aux fins recherchées. La résonance mondiale du conflit israélo-palestinien ainsi que les utilisations douteuses et malhonnêtes des propos ou écrits d’Israéliens critiques, entraînent ceux-ci et tous ceux qui soutiennent en diaspora le camp de la paix israélien à adopter une attitude inédite : être attentifs aux conséquences involontaires mais prévisibles des thèses et des informations qu’ils diffusent. S’ils ne s’y tiennent pas, ils risquent de se retrouver dans la situation indélicate décrite par un ancien rédacteur en chef du quotidien israélien Haaretz : Si le journal expose des cas de vandalisme commis par des soldats israéliens, nous le faisons de bonne foi en espérant que notre travail contribuera à assainir le système. Mais quand l’article est cité partout, sous notre marque, comme preuve de la nature maligne d’Israël, je me retrouve à penser qu’il existe un péché capital quand on dirige un journal dans cette région : la naïveté. L’équipe de Kol Shalom